La variation sociale en français: sociolinguistique et dialectologie

Document du Prof. Devilla sur la variation sociale en français. Le Pdf explore la diversité linguistique dans le temps et l'espace, avec un focus sur la sociolinguistique et la dialectologie. Il est destiné aux étudiants universitaires en Langues et aborde des sujets comme les corpus linguistiques et la perception des variétés.

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Dispense Lingua francese 2 
Prof. Devilla
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Introduction à la variation sociale en français

Les lectures de textes préconisées cherchent avant tout à inscrire ceux-ci dans des argumentations. La source des exemples provenant de ces textes n'est pas toujours précisée en texte, mais elle est indiquée dans le « Pour aller plus loin » qui suit. Enfin, les six chapitres sont suivis d'un glossaire et d'exercices, présentés à titre purement indicatif, donc sans proposition de corrigé. Les conventions de transcription ont été réduites au minimum : la transcription est en général orthographique standard, parfois phonétique quand il en est besoin.

  • / pour une pause
  • < et > pour indiquer la montée et la descente de la voix
  • Capitales pour indiquer une syllabe accentuée
  • ? pour un coup de glotte

Les crochets carrés indiquent le passage à une transcription phonétique, et les accolades les circonstances des exemples quand c'est nécessaire ; dans les rares cas où une précision sur l'énonciateur et/ou l'énonciation aide à comprendre l'exemple, elle est donnée en italiques avant lui. Quand un exemple est emprunté à un texte, la transcription d'origine est respectée. Les termes techniques sont en général définis au fur et à mesure du texte, mais le glossaire final devrait permettre de pallier d'éventuels manques. Je suis redevable à quelques générations d'étudiants de m'avoir incitée à toujours mieux formuler ma pensée, ce qui je l'espère se reflète ici. Quand un ouvrage en est à sa troisième édition, il n'y a plus de pertinence à rappeler les relecteurs des deux premières : toutefois, je n'ai pas oublié ce que je leur dois. Cette troisième édition a bénéficié d'une relecture complète de la part d'Emmanuelle Guerin et d'aides de différents ordres d'Anne Brunswic, Jacques David, Amal Guha, Roberto Paternostro et Julie Peuvergne. Elle est dédiée à la mémoire de Bernard Conein. Dispense Lingua francese 2 Prof. Devilla 12

CHAPITRE I Diversité et variation

Il n'est pas de langue que ses usagers ne manient sous des formes diversifiées, ce que l'on peut observer à tous les niveaux, selon des amplitudes diverses. La réalité des pratiques des locuteurs, comme des évaluations sur les façons de parler, d'eux-mêmes et des autres, attestent de différences, d'inégalités, de jugements de valeur et de discriminations. Reste à saisir cette diversité sur un plan théorique. Les sociolinguistes parlent souvent de « variétés » pour désigner différentes façons de parler, de « variation » pour les phénomènes concernés en synchronie, et de « changement » pour la dynamique en diachronie, pour les productions d'un individu, d'un groupe ou d'une communauté.

La variation comme observable à partir de données

Nous commencerons par présenter une classification fréquente des phénomènes variables, à travers des ordres extra-linguistiques qui donnent lieu à une « architecture variationnelle ».

L'architecture variationnelle

On peut observer, pour toutes les langues vivantes, que les façons de parler se diversifient en fonction du temps, de l'espace, des caractéristiques sociales des locuteurs, et des activités qu'ils pratiquent.

Diversité dans le temps, ou changement (diachronie)

Toutes les langues, quelles que soient les caractéristiques historiques et culturelles de la société où elles sont en usages, sont soumises au changement, plus ou moins rapide selon les époques. Mais pour le passé, jusqu'à des temps récents qui ont vu surgir les technologies nécessaires, les seules attestations sont écrites, comme ces exemples littéraires, qui laissent mesurer la distance avec l'état actuel de la langue : 13Diversité et variation La variation sociale en français

(1) Carles li reis, nostre emperere magnes, Set anz tuz pleins ad estet en Espaigne (Début de la chanson de Roland, XIº siècle)

(2) Sous moy donc cette troupe s'auance Et porte sur le front une masle assurance Nous partismes cinq cens, mais par un prompt renfort Nous nous vismes trois mille en arrivant au port (Corneille, Le Cid, édition originale, XVIIe siècle). Sur ce qu'a été jadis la langue parlée, on ne dispose d'enregistrements que depuis un peu plus d'un siècle, au début seulement formels. Pour les époques antérieures, il faut se contenter de remarques ou de citations, écrites et peu systématiques, ou de documents dont la fiabilité est toujours à passer au crible de recoupements : manuels de conversation, témoignages citant des propos tenus, dialogues théâtraux, narrations, textes métalinguistiques, confrontation à des formes actuelles de français hors de France (ce qu'il faut supposer qu'était la source pour qu'elle ait abouti à un tel point) ... Un exemple d'énoncé du premier type est la transcription d'un propos du roi Louis XIII enfant, rapporté dans le journal de son précepteur Héroard, comme en (3), qui atteste que l'omission du ne de négation est un phénomène ancien. Ainsi, ce qui est souvent donné comme récent est en fait attesté depuis au moins trois siècles :

(3) he maman me doné pas le fouet (3-08-1606, cité par Gerhard Ernst, 1985) On doit aux travaux du sociolinguiste américain William Labov d'avoir montré à quel point changement et variation sont liés, tout changement étant précédé d'une période de variation, du fait que tous les usagers n'adoptent pas les changements au même moment et selon le même rythme.

Diversité dans l'espace, géographique ou régionale (diatopie)

Dès qu'une langue est parlée sur une certaine étendue géographique, même si le territoire est restreint, elle tend à se morceler en usages d'une région ou d'une zone (dialectes, patois). La tradition nous a légué l'idée d'une « pureté » des dialectes ruraux. C'est là une illusion, car comme tout idiome, ils sont soumis à des tensions sociales aux effets contradictoires. La diversification peut se manifester sur des traits ténus ou sur des phénomènes plus massifs. La diversité diatopique est, après le changement, le premier type de variation pris en compte dans l'histoire des sciences du langage, avec la 14 dialectologie. C'est aussi là que la variation est la plus ample, souvent désignée par la seule perspective phonique, sous le terme « accent ». Mais il est maintenant devenu difficile de localiser un locuteur à simple écoute, des facteurs comme la mobilité, l'éducation, les médias et la globalisation ayant eu des effets à la fois homogénéisants et hybridifiants. Les particularismes locaux se maintiennent surtout quand les interactions sont limitées : dans les campagnes, chez les plus âgés et les moins éduqués. Pour le français, on distingue entre le « berceau » européen ((4) et (5), exemples de français régional de France, (6) et (7), de français d'Europe), et la transmission hors d'Europe, par les effets de l'émigration ((8) et (9), exemples de français langue première hors Europe) :

(4) L1 - tu te rappelles ce qu'il disait / c'était intéressant quand même L2 - oui / mais j'y ai pas utilisé / parce que je pars d'un autre point de vue (région de Lyon)

(5) on donne d'abord l'autre au tirage et après on vous prend à vous (Toulouse)

(6) il est assez grand que pour manger tout seul (Belgique)

(7) j'ai personne vu (Suisse romande et zone franco-provençale en France)

(8) maintenant / je pense que recommencer / je ferais une garde-malade (Ontario, Canada)

(9) mais faulait quand même tu travailles pis tu payes parce tes parents pouvaient pas le faire (Acadie, Canada) Le français a aussi été diffusé dans le monde par la colonisation : différents français langue seconde (parfois première) se trouvent en contact avec des langues diverses. Les exemples de (10) illustrent un continuum reconstruit (exemple emprunté à Suzanne Lafage, 1990) d'énoncés de locuteurs africains, dont les contacts avec le français seraient divers, depuis (10a), fortement influencé par une langue africaine, jusqu'à une forme recherchée, sans influence exogène. (11) est au contraire un exemple attesté :

(10a) a ka mobili nyoni (10b) a ka mobili pousser (10c) na ka pousser camion là (10d) faut pousser camion là (10e) il faut pousser le camion (10f) il serait nécessaire de déplacer le camion

(11) du riz là y a pour moi (Côte d'Ivoire) Dispense Lingua francese 2 Prof. Devilla 15Diversité et variation La variation sociale en français Cette grande diversité constitue pour les linguistes un intérêt majeur de l'étude du français, l'une des langues offrant la plus large palette.

Diversité sociale (diastratie)

À une même époque et dans une même région, des locuteurs différant par leurs caractéristiques démographiques et sociales parlent différemment. Tout facteur de différenciation sociale peut constituer le siège d'une diversité diastratique, les composantes d'une identité pouvant se combiner ou s'opposer. Certaines formes sont stigmatisées, comme le e muet « inversé » de (12), où le son [œ] précède la consonne au lieu de la suivre comme dans la graphie, ou comme l'interrogative de (13) ; d'autres au contraire sont valorisées, comme la liaison recherchée de (14), le subjonctif imparfait de (15), ou l'interrogation par inversion complexe de (16), sentie comme prestigieuse à l'oral bien qu'assez courante à l'écrit, comme en (17) :

(12) Les mecs eud'la rue (sic, titre de roman, début du xxe siècle)

(13) je sais pas qu'est-ce qu'il veut

(14) enterrer R en secret à l'aube (discours de Malraux)

(15) il m'eut déplu que vous m'imputassiez cette erreur

(16) notre collaborateur a-t-il déjà effectué une démarche en ce sens ?

(17) votre ceinture de sécurité est-elle bouclée ? (affichage autoroutes) Dans les jugements portés sur ces formes, il n'y a pas symétrie entre le haut et le bas de l'échelle sociale, ce qui est limpide dans les dénominations : à côté du terme « français populaire », qui caractériserait (12) et (13), il n'y a pas de nom reçu pour les exemples de (14) à (17), peut-être du fait de l'implicite que c'est là du « bon français » ou même, pour certains, le français tout simplement. De plus, le jugement diastratique n'est pas autonome de la localisation, par exemple selon l'opposition rural/urbain, ce qui illustre la difficulté d'isoler les ordres, ici diastratique et diatopique.

Diversité stylistique ou situationnelle (diaphasie)

Un locuteur, quelle que soit sa position sociale et son lieu de vie, dispose d'un répertoire diversifié, qu'il module selon la situation où il se trouve, les protagonistes, la sphère d'activité et les objectifs de l'échange (contexte et genre discursif). Ainsi, un professeur qui, en enseignant, réalise la plupart des négations en ne ... pas, peut omettre ne en contexte familier (voir chapitre VI) ; ainsi de deux questions d'un même locuteur au cours de la même journée, face à des interlocuteurs différents :

(18) à qui en avez-vous parlé < (19) tu l'as dit à qui < La différenciation selon l'usage, et le possible effet des fonctions d'une langue sur sa forme sont bien identifiés, par exemple dans les dictionnaires et les grammaires, où la tradition scolaire a diffusé la notion de « niveau de langue ». Mais les niveaux sont pris en compte avant tout pour le lexique (soufflet, gifle, claque ou baffe, et les argotiques mandale, mornifle ou beigne), alors que le phonique et dans une moindre mesure le morphosyntaxique en sont aussi partie prenante. La différence des niveaux est souvent formulée en « formel » v's « informel », mais nous la reformulerons selon l'axe « distance » vs « proximité » communicatives (voir chapitre II, 3.1.2. pour la définition de ces termes). La diversité de canal, oral ou écrit, peut aussi être rapportée au diaphasique : personne ne parle comme il écrit, et inversement. Toutefois, ce sont là des tendances, car il n'y a pas de forme strictement dévolue à l'oral ou à l'écrit (voir chapitre II). Certaines formes morphologiques (passé simple, passé antérieur, subjonctif imparfait) ou syntaxiques (interrogation en inversion complexe, comme en (16), inversions stylistiques comme en (20)) sont plus fréquentes à l'écrit. D'autres au contraire se trouvent surtout à l'oral, comme le détachement de (21), la structure binaire de (22), ou l'interrogation par intonation de (23). Mais la morphologie est le seul niveau où le fonctionnement des deux ordres peut diverger fortement : ainsi, le nombre peut n'être marqué qu'une seule fois (sur les) à l'oral, quand il l'est par 4 fois à l'écrit, comme en (24) :

(20) sans doute s'imposera-t-il désormais qu'il s'efforce de mieux se faire comprendre

(21) en vacances/les livres/j'en lis trois par semaine

(22) la cantine/y a pas à se plaindre

(23) alors > le cinéma > on y va <

(24) les petits garçons chantent Dispense Lingua francese 2 Prof. Devilla 16

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