Les Parlers Jeunes dans L'île-de-france Multiculturelle, Notes universitaires

Document de Université sur Les Parlers Jeunes dans L'île-de-france Multiculturelle. Le Pdf explore la dynamique des mots et la néologie lexicale dans les langages des jeunes, incluant le verlan et l'intégration de termes étrangers, pour les études universitaires en Langues.

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Dispense Lingua francese 2

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Les parlers jeunes dans l'Île-de-France multiculturelle

Ouvrage coordonné par Françoise Gadet Paul Cappeau, Bernard Conein, Françoise Gadet, Emmanuelle Guerin, Anaïs Moreno, Roberto Paternostro, Catherine Schnedecker et Sandrine Wachs

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0.TV

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CHAPITRE IV

Dynamique des mots

Emmanuelle Guerin et Sandrine Wachs

Compte tenu des objectifs de MPF, l'étude du lexique est essentielle, puisque, avec l'aspect phonique, elle dévoile la part de la langue la plus immédiatement saillante pour observer la variation et le changement linguistiques. Paradoxalement, le champ de la lexicologie est peu investi par la sociolinguistique, malgré la possibilité de définir l'étude du lexique comme une discipline sociologique prenant les mots comme matériel linguistique. Ce chapitre ne se présentera pas selon un simple recensement organisé de mots non standard. Les unités lexicales observées, relevées et décrites, le sont dans la perspective de mettre un éclairage sur les relations intra- et extra- groupales parmi les informateurs de MPF et, plus largement, sur l'état actuel de la société française, tel qu'il se manifeste dans les façons de parler. À ce titre, ce qui est discuté dans ce chapitre interagit avec ce dont il sera question dans le chapitre VI, dont l'orientation est plus proprement sociologique. Ce positionnement oriente les analyses et conduit à interroger l'appareillage descriptif permettant de traiter les processus lexicaux.

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1. Le relevé lexical dans MPF

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1.1. Présentation

Afin de montrer à l'œuvre la créativité lexicale, un Comité Lexique1 a relevé dans les enregistrements tous les mots et expressions s'écartant de la variété normée du français, insérés dans un énoncé en français : mots de français non standard (ou mots standard employés avec un sens non standard) et mots en langue étrangère. Pour permettre une interprétation fiable des mots et expressions, il a fallu faire référence au cotexte et au contexte, ce dont nous rendons compte par des informations accompagnant les énoncés cités. Ainsi, aucune forme lexicale n'a été relevée de manière isolée : toutes sont restituées dans leur contexte, dans un énoncé syntaxiquement fini (sauf quand les énoncés comportent des interruptions syntaxiques, fréquentes dans les échanges oraux ordinaires). L'extrait cité peut être de taille variable et comporter un seul mot à relever (extraits de (1) à (3)), ou plusieurs (extraits (4) et (5)).

(1) Je me dis je vais m'afficher à parler créole tu vois. (Ar5a, Louis, 578) (2) Demain tu vas me voir avec des cernes comme as. (JD2b, Camille, 3663) (3) J'ai dit ah non là avec la go euh ça va pas le faire hein. (Ar5b, Louis, 450) (4) Putain quand j'étais tipeu je m'étais juré de jamais me faire une gamelle comme le daron je te jure. (Ro2c, Stéphane, 1097) (5) C'était une meuf tu sais grosse coupe hassoul tu sais taa l'ancienne grosse bouclette et tout nanana grosse air max habillée comme une chlag. (Nac4, Amina, 2561)

Il peut aussi concerner plusieurs tours de parole, contexte large indispensable pour comprendre le sens, comme l'illustre l'extrait (6) avec le mot grave - très polysémique (voir aussi les énoncés (16) à (21), où seront attestés d'autres sens).

(6) Nacer : Et c'était bien vous êtes parties où ? Amina : On était parties à Dijon. 1 Le Comité Lexique, dirigé par Sandrine Wachs, est constitué de Zakia Ayadi, Nawal Boussoui- ra, Magali Floren, Nacer Kaci, Joanne Kaguara, Zakaria Hadj Slimane.

Dynamiques des mots Nacer : D'accord et ça s'était bien passé ? Amina : Ah c'était grave. (Nac4, Amina, 2247)

La prise en compte du contexte, associée à la diversité des enregistrements, a conduit à relever deux types de données : celles qui montrent la langue dans son usage quotidien, dans des interactions non surveillées entre pairs ; et celles qui montrent la langue en mention, en fonction métalinguistique - avec ou sans discours explicatif sur le sens, comme dans les extraits (8) à (10). Les énoncés (7) et (8) illustrent respectivement ces deux types de données, avec le même mot tèje.

(7) Puisque après une fois qu'elle me tèje j'ai plus rien à lui redevoir. (Nac3, Samir, 2292) (8) Voilà tèje ça c'est les mots en verlan. (Nac3, Samir, 629) (9) Nachave ça veut dire dégage en fait. (Ann2, Koffi, 107) (10) Bounty c'est un Noir qui à l'intérieur est blanc. (JD2a, Jennifer, 2435)

L'extrait (11) illustre le passage, fréquent, d'un type à l'autre au sein d'un même énoncé, genre et Rebeus étant ici en usage, et les mots arabes chouf et zaama en mention :

(11) Genre chez les Rebeus chouf ben tout le monde le dit c'est devenu carrément ancré dans le langage des cités genre zaama. (Ar2a, Daniel, 2077)

Pour un relevé lexical, il faut ainsi tenir compte des deux types de données, car les usages permettent de faire émerger des sens en contexte, qui peuvent être analysés, voire interrogés par le regard métalinguistique des locuteurs eux-mêmes (extraits (12) à (14)). Ce type d'énoncés peut orienter la compréhension du sens de certains mots non standard, même s'il n'est pas rare que l'analyse proposée soit erronée, comme en (15). Cependant, les discours tenus sont toujours informatifs, puisqu'ils renseignent sur les représentations des locuteurs, leur positionnement face à la norme et leur attitude envers les formes non standard (voir chapitre I).

(12) D'ailleurs on peut le conjuguer nous bédavons bédavez et béda c'est la c'est la cigarette c'est la clope la béda. (Ann3, Pierre, 3080)

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Dynamiques des mots

(13) Autant les mots en je crois que les mots qui se finissent en -ave doivent être de Montreuil mais euh shlaps peut-être c'est de l'argot classique aussi. (Ann3, Pierre, 3005) (14) Vénère ce qui est euh du euh c'est pas de l'argot c'est du verlan. (Ro2b, Farid, 970) (15) Marave c'est taper mais je crois que c'est du français verlan. (Nac3, Samir, 2931)

La prise en compte du contexte met en lumière le potentiel d'un terme référentiel, en montrant qu'un même mot peut recevoir plusieurs sens, comme l'illustrent les extraits (16) à (21) pour grave :

(16) Tu es grave tu sais. (Ar2b, Margot, 1524) « un peu dérangé » (17) Maintenant tout est grave ici donc euh maintenant c'est normal que les gens disent ça. (Em4, Sandrine, 2124) « compliqué » (sens péjoratif) (18) Grave (.) c'est ça c'est ça qui est drôle. (Ar2a, Daniel, 2408) « effectivement » (19) Margot : j'aimerais trop être à sa place. Daniel : Grave (Ar2b, 171) « affirmation appuyée » (20) Parce que Paris c'est les endroits où il y a des bêtes de maison qui sont grave chères alors que il y a voilà quoi pour si xxx des gens qui habitent là-bas c'est les gens qui ont les moyens. (Jo3b, Kaba, 1682) « très, beaucoup » (21) Oh elle est grave sa mère (Nac2, Mouna, 4703) « géniale, superbe » (elle désigne une bague)

Un relevé systématique des occurrences, hors de la référence au contexte large, n'aurait par exemple pas permis de distinguer l'usage standard de grave des emplois de (16) à (21), potentiellement innovateurs.

1.2. La question des graphies

Au-delà de ce que nous apprennent les mots du lexique, il faut, d'un point de vue pratique, unifier l'orthographe pour homogénéiser les transcriptions. Aussi souvent que possible, le choix s'est porté sur des graphies qui respectent les codes de l'orthographe française (morphologie lexicale et grammaticale), lorsque la forme ne change pas phonétiquement. Cela concerne les accords en genre et en nombre des noms et des adjectifs (extraits (22) et (23)), ainsi que les désinences verbales, comme en (24) et (25) :

(22) Parce que j'ai des petits speeds. (Ro1b, Gaël, 199) (speeds est un nom qui renvoie aux « élèves ») (23) Ils sont juste oufs c'est des sons de malades. (Ann4, Zorika, 965) (24) Parce que si tu poucaves ils vont croire que tu es un traitre et tout. (Ann2, Aziz, 3280) (25) On dirait quand ils parlent ils zoukent carrément tellement c'est doux. (Ar5a, Louis, 116)

Quelques aménagements orthographiques ont cependant été nécessaires, lorsque la forme ne rend pas compte de la prononciation, notamment dans certaines verlanisations, par exemple pour mec ou argent, orthographiés keum et genhar. Si un même mot peut être prononcé de différentes façons, celles-ci sont alors transcrites selon les différentes prononciations. C'est le cas des deux orthographes nachave ou natchave, selon qu'un son t est prononcé ou non.

(26) Hein ben c'est pareil (.) si tu prends mon téléphone et je te dis nachave (.) tu vas déposer mon téléphone et tu vas me laisser tranquille. (Ann16, Paul, 1570) (27) Pour dire casse-toi ils disent natchave. (Wa1, Salim, 2529)

Certains choix ont dû être faits, notamment celui de se rapprocher de l'origine du mot, par exemple pour wesh et bouyave, respectivement issus d'un parler algérien ou marocain (wesbrak « comment vas-tu ? ») et du romani (bouy- « faire l'amour »). Ces formes ont été préférées aux graphies que l'on trouve en général dans la littérature : ouaich, wech, ouèch ou wèche, et bouillave. Lorsque la question du respect des codes de l'orthographe française, de la prononciation et de l'origine des mots ne se pose pas, il a été décidé - après avoir beaucoup pratiqué les dictionnaires (dont les orthographes diffèrent) - de se référer au Dictionnaire de la zone, dictionnaire collaboratif en ligne, régulièrement actualisé. L'orthographe de ce dictionnaire a parfois prévalu sur l'origine du mot, pour des formes comme bicrave, pourtant orthographié bikrave en romani.

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Dynamiques des mots

1.3. Catégories retenues

Afin de proposer un classement des mots relevés, deux grandes rubriques se sont imposées : français non standard et langues étrangères. La question de savoir quelle forme lexicale relève du non standard s'est posée tout au long de l'étape de sélection. Le choix initial a été d'un point de référence stable, regardant comme non standard tout mot ou expression lexicale non intégré au Petit Robert (ici aussi, c'est un choix dont on sait l'arbitraire). Des mots comme mec, meuf, ripou, flic, flingue, condé, poulet, qui figurent dans ce dictionnaire, auraient de fait ainsi dû être écartés. Or, le corpus fournissant de nombreuses occurrences dont l'analyse ne peut se faire sans aller au-delà de celle proposée par le Petit Robert, la décision a été prise de les relever quand même (voir ci-dessous, section 2). Finalement, l'objectif étant de montrer comment des formes lexicales s'écartent de la norme dans la forme et/ou dans l'usage, les choix reposent sur l'intuition concertée des membres de l'équipe, d'une grande diversité démographique (sexe et âge), sociale et linguistique (différentes langues maternelles et parlées). La catégorie non standard recouvre ainsi deux types de cas :

  • des formes qui relèvent de procédés linguistiques déjà bien décrits, comme le verlan (relou, tigen, chanmé, keuf, céfran), les apocopes (mus[ulman], mouv[ement], plais[ir], vex[é]) et les aphérèses ([whis]sky, [mu]zik, [san]tiags) ; ou des sigles soit épelés (FB, MDR, GAV), soit syllabes (GAV, LOL) ;
  • des formes (condé, thune, daron, bolos, chaudard), souvent issues de l'argot traditionnel, et/ou des sens (frais, canard, bounty, farine, grave, s'embrouiller, afficher quelqu'un, traiter quelqu'un)2 qui s'éloignent des sens standard censés correspondre, comme dans l'extrait (28), où faire le coincoin devient une insulte, et où meuf ne renvoie pas au sens générique de « femme » :

(28) Comme la meuf je crois elle appréciait pas beaucoup Misteryou il l'a boycotté devant elle il fait il faisait le coincoin. (Wa1, Chafi, 4099)

Il est souvent délicat d'établir une frontière entre formes standard et non standard. La frontière est en effet souvent assertée mais rarement précisée, pour au moins deux raisons : parce que certains mots qui relèvent indéniablement du lexique standard sont employés pour produire des sens différents (voir section 2) et parce que la norme de référence peut être regardée comme variant en fonction des groupes d'individus, voire des situations de communication - à moins de considérer que seul ce qui figure dans les dictionnaires reconnus relèverait du standard. Concernant les mots en langue étrangère, de nombreuses langues sont évoquées dans les différentes enquêtes, mais toutes n'occupent pas la même place dans le corpus. Alors que l'anglais, l'arabe et le romani sont d'un usage largement partagé (on en trouve des occurrences chez 90 % des locuteurs pour lesquels ont été faits les relevés), les autres langues sont utilisées à la marge, le plus souvent en mention, pour exhiber des connaissances linguistiques, comme dans l'extrait (29), ou pour évoquer les pays d'origine ou la trajectoire migratoire familiale, comme en (30) :

(29) En portugais pour dire va te faire foutre on dit vai te foder. (Ar2a, Daniel, 524) (30) Joanne : il y a quoi par exemple ? Anna : il y a le mina. [ .. . ] Il y a ewe. [. . . ] Il y a fon. [ .. . ] Il y a gon. [ ... ] Et après je connais pas trop. [ ... ] Et ma mère comme c'est une Centrafricaine elle elle parle le sango (Jo10, 539)

Si certaines langues de l'immigration sont sous-représentées dans le corpus (langues d'Afrique noire, créoles), la langue arabe est fortement sollicitée sous ses trois actualisations maghrébines, comme l'illustre cet extrait où l'enquêteur et l'informateur, tous deux arabophones, utilisent deux mots différents pour indiquer une grande quantité : les mots bezef et barcha, respectivement en arabe algérien et en arabe tunisien :

(31) Vous vous dites bezef nous on dit barcha. (Naw1, Olfa, 1472)

2. Peut-on parler de néologie lexicale dans les parlers jeunes ?

Qu'est-ce qu'un néologisme ? A priori, la réponse va de soi : un néologisme est une forme nouvelle, à tous les niveaux linguistiques. Au niveau lexical, 2 Le sens n'étant interprétable qu'en contexte, on se gardera d'attribuer un sens aux mots cités sans contexte. C'est aussi pourquoi ce chapitre ne s'accompagne pas d'un glossaire, contrairement à une pratique répandue.

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